Hommage à Jacques Van Rillaer
Ce 26 décembre 2025, Jacques nous a quittés à l’âge de 81 ans, au terme d’une pénible maladie. Diagnostiquée déjà depuis plusieurs années, cette dernière s’est trouvée face à un combattant courageux et lucide appliquant avec maestro les outils de gestion fournis par la médecine comportementale.
La perte de cette figure attachante, d’une grande érudition accompagnée d’un esprit critique aigu, est durement ressentie par tous ceux qui l’ont bien connu et régulièrement côtoyé dans les cadres tant professionnels que privés. Il a, sans contexte, été parmi les premiers à faire connaître au grand public la démarche scientifique en psychologie et le développement d’une approche psychothérapeutique innovante et efficace issue des pays anglo-saxons : les TCC
Jacques était docteur en psychologie (1972), professeur émérite depuis 2009 à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve et à l’Université Saint-Louis-Bruxelles, et membre du Comité de parrainage de l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS). Nous allons retracer de manière synthétique les grandes étapes de son parcours professionnel qui illustre l’intrication étroite d’une pensée rigoureuse avec une profonde humanité.
En fin d’humanité, en 1962, quand il révèle à ses parents son projet de devenir prêtre, ceux-ci le supplient de différer quelque peu son projet. Désireux d’aider son prochain, il choisit alors d’entamer des études de psychologie à l’Université de Louvain. Il va les poursuivre jusqu’à leur terme, car rapidement, il se ravise et plutôt que de devenir frère prêcheur, il souhaite devenir psychothérapeute. Dès sa 3e année, il entame une analyse didactique chez Winfried Huber. Il obtient sa licence en 1967. Il entreprend ensuite 2 ans de spécialisation en psychologie clinique (1967-1969) tout en étant nommé premier assistant du professeur Schotte, président de l’École belge de psychanalyse (rattachée à l’école freudienne de Paris créée par Jacques Lacan). Lors de cet assistanat (1967-1972), il termine son analyse didactique et travaille au « Centre de psychologie clinique » où il accueille des étudiants pour des séances de psychothérapie d’orientation psychanalytique. C’est pendant cette période que deux premières expériences viennent mettre à l’épreuve sa foi freudienne1,2. La première s’étale de janvier à juin 1968 lorsqu’il passe six mois au département de psychologie clinique de l’Université de Nimègue aux Pays-Bas. Ce département est dirigé par un des amis de Schotte, mais ce dernier ignore que les idées de son ami avaient fortement évolué. Sur place, Jacques va être confronté à la critique des assistants hollandais sur les tests projectifs (particulièrement le Szondi, dont Schotte est un farouche promoteur), la scientificité du freudisme et l’efficacité de la psychanalyse. C’est là qu’il découvre les thérapies comportementales, inconnues à cette époque à Louvain. Il y assiste à des séances de « désensibilisation systématique » de phobies (ascenseurs, anxiété sociale, etc.) et est impressionné par les gains thérapeutiques obtenus. La deuxième est liée à sa rencontre avec Lacan à Louvain en 1972. Lors des échanges, le discours du maître parisien lui apparait comme « des associations d’idées incohérentes ».
En 1972, Jacques défend néanmoins sa thèse de doctorat sur « l’agressivité en psychanalyse ». À partir de 1974, il est nommé chargé de cours aux facultés Saint-Louis (Bruxelles) et à l’Université de Louvain, puis professeur en 1980. Trois ans après sa défense de thèse, il la publie sous forme légèrement remaniée dans un ouvrage intitulé « L’agressivité humaine. Approche psychanalytique » (1975). Dans ce livre, il émet des réserves qu’il n’avait pas osé faire dans sa thèse : « … la psychanalyse apporte des hypothèses fécondes, mais c’est à la psychologie scientifique de faire le tri entre ce qui est confirmé ou réfuté ». C’est la lecture entretemps de « À la découverte de l’inconscient » de Ellenberger et des discussions sans fin au sein de l’école belge de Psychanalyse sur 2 phrases sibyllines de Lacan qui sont passées par là et l’ont amené à s’interroger sur la valeur explicative des théories freudiennes. Comme il le rapporte lui-même, « pendant une dizaine d’années [1968-1979], j’ai enduré une intense dissonance cognitive, désagréable, mais propice à l’étude, l’observation et la réflexion »2. Suite à cette longue gestation, il ne se considère plus comme analyste, donne sa démission à l’école belge de psychanalyse en 1979, arrête la pratique de la psychothérapie d’orientation psychanalytique.
En 1981, à l’âge de 37 ans, il publie « Les illusions de la psychanalyse » qui constitue un moment charnière dans sa carrière. Son renversement épistémologique a un impact majeur auprès du monde professionnel de la santé mentale, mais aussi d’un plus large public et des médias, d’autant qu’il est rédigé par un auteur qui connaît la psychanalyse «par l’intérieur», mais dont les exigences de clarté, d’objectivité et de contrôle empirique ont conduit à une analyse critique dûment argumentée. À partir de 1981, il participe ainsi à nombre de débats télévisés passionnés, de conférences, et rédige de nombreux articles polémiques sur le freudisme, le lacanisme et la psychanalyse. Au fil du temps, il se lasse de ces polémiques, se met quelque peu en retrait à l’exception de la survenue épisodique en France de faits heurtant sa probité et son éthique (par exemple l’opposition des analystes à la réglementation de la profession de psychothérapeute et leurs réactions virulentes au rapport de l’INSERM sur l’efficacité des approches psychodynamique, familiale et cognitivo-comportementale en 2004, et en 2011 le procès intenté par des lacaniens à la réalisatrice Sophie Robert pour son film « Le Mur. La psychanalyse à l’épreuve de l’autisme »). Il est ainsi amené à rédiger un chapitre dans le « Livre noir de la psychanalyse » (2005). « Dénoncer des mystifications est devenu pour moi un puissant renforçateur », écrit-il1. Cette publication des illusions de la psychanalyse lui vaut pas mal de déboires au niveau professionnel, mais constitue le point de départ d’une reconversion dans une pratique psychothérapeutique empiriquement validée.
Ainsi, à partir de la sortie de son livre, outre l’animosité de nombre de ses collègues psychiatres et psychologues cliniciens, il est pénalisé par les autorités universitaires qui le chargent de tâches administratives absorbantes et ne lui permettent plus d’accéder à des enseignements en faculté de psychologie. Face à cette expérience d’adversité et de rejet, Jacques met alors en application les principes issus directement de ses lectures de Skinner pour gérer son existence « d’universitaire isolé »1. Il se fixe des règles comportementales précises qui lui permettent de poursuivre une vie intellectuelle productive. Ces règles constitueront des fils conducteurs jusqu’à son décès. Soucieux d’écrire et préparer ses cours dans un style parfaitement compréhensible, il crée un site3 (toujours actuellement libre d’accès) avec mise à disposition des étudiant.e.s et de toute personne intéressée par l’approche scientifique de la psychologie et la psychothérapie, des articles et documents divers.
Parallèlement à ses fonctions académiques, au début des années 80, il entame une formation en thérapie comportementale délivrée par l’association flamande de thérapie comportementale (VVGT) qui bénéficie de formateurs néerlandais et anglo-saxons. Il rapporte y avoir retiré un apprentissage particulièrement bénéfique des techniques physiologiques (relaxation, régulation de la respiration), cognitives (restructuration cognitive) et comportementales (expositions, l’expérimentation d’actions nouvelles et ce qui sera nommé plus tard l’activation comportementale). Il va les mettre en œuvre dans une pratique psychothérapeutique cognitivo-comportementale et se spécialise progressivement dans le traitement des personnes souffrant des troubles anxieux.
Dès les années 90, il rejoint notre association (AEMTC) et s’y investit pendant de nombreuses années en exerçant les fonctions d’administrateur pendant deux mandats (2011 à 2017) et de superviseur agréé (depuis 2004). Il contribue également, en tant qu’expert dans le comité scientifique, à la Revue Francophone de Clinique Comportementale et Cognitive (RFCCC) de 1996 à 2010. Il y présente aussi plusieurs articles jusqu’à récemment (2020)
A partir de 1988, il s’implique activement en tant que membre des collèges d’enseignement et de formateur dans les formations de 3es cycles en TCC (de 1988 à 2009 à l’UCL, de 2009 à 2021 à l’ULB et de 2016 à 2021 à l’UMONS) pour passer ensuite le relais à d’autres intervenants « plus jeunes » en 2021 suite au début de ses problèmes de santé. Il assure également pendant plusieurs années des ateliers à l’Association française de thérapie Comportementale et Cognitive (AFTTC).
Jacques est l’auteur ou co-auteur d’une dizaine d’ouvrages largement diffusés ainsi que d’un nombre impressionnant d’articles ou de billets de réflexion. Parmi la liste de ses ouvrages, deux peuvent être plus particulièrement relevés ici. Il s’agit de « La gestion de soi » paru chez Mardaga en 1992 et « Psychologie de la vie quotidienne » paru en 2003 chez Odile Jacob. Ces deux ouvrages adoptent la perspective de la psychologie scientifique et s’inscrivent dans la ligne définie par George Miller, psychologue cognitiviste, lors de son discours de Président à l’Association américaine de psychologie en 1969. Je le cite : « Dans la majorité des cas, les gens devraient devenir leur propre psychologue et réaliser eux-mêmes les applications des principes que nous mettons en évidence.[… ] Notre responsabilité de psychologues est moins de jouer le rôle d’experts et d’appliquer la psychologie nous-mêmes, que de l’offrir aux personnes qui en ont réellement besoin – c’est-à-dire tout le monde ».
Le livre sur la gestion de soi est un véritable best-seller dans les années 1990 et est réécrit en 2012 après 20 ans de mise en service. Il offre des recommandations pratiques basées sur de nombreuses observations cliniques et sur l’état actuel des recherches fondamentales. Recommandations que - soit dit en passant- l’auteur s’efforce de suivre personnellement. Comme quoi le cordonnier n’est pas toujours le plus mal chaussé.
Depuis 2004 il a écrit de nombreux articles de psychologie pour la revue « Sciences et pseudo-sciences »4. Il s’agit d’une revue éditée par l’Association française pour l’information scientifique (AFIS). Et depuis 2017, il tient également un blog sur Médiapart5 pour y déposer des billets de réflexion.
Dans ses dernières années, Jacques a consacré une partie importante de son temps à alimenter la revue et son blog. Une brève revue de ce dernier permet de pointer, dans ses 2 dernières années, trois billets aux titres évocateurs. Ils offrent un léger aperçu sur son cheminement intérieur face à l’épreuve finale. Il s’agit de «Les derniers jours de Skinner racontés par sa fille Julie Vargas » (3 octobre 2023), « La dépénalisation de l’euthanasie entravée par l’Église » (12 novembre 2023) et « Sénèque, Épicure, Eco peuvent nous aider à mourir dans la dignité » (24 novembre 2023).
Cher Jacques, tous ceux qui ont eu le bonheur de bénéficier de tes cours, d’assister à tes conférences, de lire tes ouvrages ou articles n’ont pu qu’être séduits par tes talents d’orateur et d’auteur passionné.
Les privilégiés qui ont pu travailler à tes côtés ont été impressionnés par ta rigueur scientifique, ton expérience, ton érudition, mais aussi par ton humilité, ta générosité, ton enthousiasme, ta créativité et ton humour. Une de tes anciennes collègues parlant de toi évoquait, à juste titre, le terme de « gentleman ».
Nous tenons à te remercier chaleureusement pour ton amitié, ton rôle dans notre vie professionnelle, ton soutien indéfectible, ton humanité. Bref, de l’inestimable cadeau de ta présence.
De Jean-Marc Timmermans
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(1) Van Rillaer, J. (2013). Réagir positivement au rejet. Dans C. André (Ed.), Secrets de psys. Ce qu’il faut savoir pour aller bien. Paris : Odile Jacob
(2) https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/280418/jacques-van-rillaer-de-freud-et-lacan-aux-tcc
(3) https://moodle.uclouvain.be/course/view.php?id=2492#
(4) https://www.afis.org/Jacques-Van-Rillaer
(5) https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer-0/blog